Nicole Garcia

Nicole Garcia est une actrice, réalisatrice et scénariste française, née le à Oran.

 

Nicole Garcia, fille de Joseph Garcia, commerçant, et de Marie Bergamo1, naît dans une famille pied-noire à Oran, où elle passe son enfance et son adolescence. Elle arrive en France métropolitaine en , et termine sa classe de première à Montpellier2. Elle s’inscrit à la faculté pour suivre des cours de philosophie et prend aussi des cours d’art dramatique. Elle entre au Conservatoire national d’art dramatique et obtient, en 1967, un premier prix en Comédie moderne. Le premier film où elle joue Des garçons et des filles sort en 1967, mais c’est grâce à Que la fête commence de Bertrand Tavernier, en 1975, qu’elle se fait remarquer des professionnels et du public. En 1977, Henri Verneuil l’engage pour Le Corps de mon ennemi.

Nicole Garcia obtient son premier rôle principal dans La Question, film retiré des salles parce qu’il dénonce la torture pendant la Guerre d’Algérie. Son personnage d’épouse trompée dans Le Cavaleur la rend populaire et lui vaut de recevoir le César du meilleur second rôle féminin. Elle tourne dans Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais, Les Uns et les Autres de Claude Lelouch, L’Honneur d’un capitaine de Pierre Schoendoerffer, Garçon ! de Claude Sautet, La Petite Lili de Claude Miller

En 1990, Nicole Garcia entame une carrière de réalisatrice, s’attachant à disséquer la complexité des rapports humains dans les longs métrages qu’elle réalise : Un week-end sur deux (1990) et Le Fils préféré (1994) sont remarqués par la critique, Place Vendôme (1998) et L’Adversaire (2002), qui met en scène Daniel Auteuil, remportent du succès auprès du public. En 2006, elle présente Selon Charlie à Cannes. Figure majeure du cinéma français, on retrouve l’actrice dans Ma place au soleil en 2007.

Nicole Garcia
Nicole Garcia

Nicole Garcia : « L’austérité de mon enfance m’a poussée vers la lumière »

Par Sandrine Blanchard

Je ne serais pas arrivée là si… Chaque dimanche, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de sa vie. La réalisatrice revient sur les événements qui ont marqué sa jeunesse en Algérie.

Comédienne de théâtre devenue actrice de cinéma et réalisatrice, Nicole Garcia, 75 ans, sera pour la première fois seule en scène cet été au Festival d’Avignon dans Royan, écrit pour elle par Marie NDiaye. Son neuvième long-métrage, Amants, sortira en salle le 17 novembre.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si j’avais pu parler. Je suis sortie de l’adolescence bâillonnée. L’enfant que j’étais n’était pas à la place où un enfant doit être. Autour de moi, c’était un monde assez obscur, austère, indicible, dont je n’avais pas les clés. Un monde de silences, une omerta à laquelle je participais puisque je ne posais pas de questions.

On ne sait pas ce qui fait un désir d’actrice, c’est impérieux et mystérieux, un écheveau de raisons qui se transforment au cours du temps. Mais j’ai pu au moins repérer un besoin de faire entendre ma voix et, à défaut de parler en mon nom, parler des textes, parler avec d’autres mots que les miens.

C’est fort de dire : « Je suis sortie de l’enfance bâillonnée. » Comment faut-il le comprendre ? Etait-ce lié à de la peur ?

Peut-être. J’étais en alerte, dans une sorte de guet permanent de ce qui pouvait arriver. Je ne me sentais pas très protégée, j’avais une mère mélancolique, qui me parlait très peu, et un père solitaire. Je dînais seule dans la cuisine. Ma mère servait la soupe à mon père dans son lit, et elle, je ne sais pas où et quand elle mangeait. Ils parlaient espagnol entre eux quand ils ne voulaient pas que je comprenne.

 

J’ai découvert que mon père avait deux frères et une sœur. Leurs liens avaient été rompus avant ma naissance à cause d’histoires d’argent, je crois, dont il ne fallait pas parler. Je n’ai jamais posé de question.

 

Les frères de mon père tenaient, comme lui, un commerce de droguerie-quincaillerie sous les arcades à Oran. Tous les jours, je passais devant sans savoir que c’étaient les boutiques de mes oncles. Un jour, je me suis arrêtée dans un magasin pour téléphoner. Ma mère m’a demandé d’où j’avais appelé et, quand je le lui ai dit, elle a blêmi. Cette femme qui m’avait dépannée était ma tante et je ne le savais pas. J’avais bien vu en entrant dans le magasin qu’elle se raidissait, qu’elle me regardait comme si j’étais une petite messagère de la mafia, comme dans un film de Sergio Leone. Après l’indépendance de l’Algérie, mon père et mon oncle ont chacun fermé les rideaux de fer de leur magasin, puis ont vécu et sont morts en France sans jamais se revoir.

 

Avant que je ne leur trouve une place salvatrice dans mon imaginaire, ces choses tues, ces silences ont fait naître quelque chose de sournois, de pernicieux, dont on porte une trace pérenne, c’est la honte. Je me souviens de cette phrase de Nietzsche : « Le sceau de la liberté réalisée est de ne plus avoir honte devant soi-même. » Il me semble que j’y suis encore.

Mais honte de quoi ?

Dans la société algérienne très hiérarchisée, les gens d’origine espagnole n’étaient pas très hauts sur l’échelle sociale. Ma mère le savait pour moi et me transmettait ce message : « Ce n’est pas pour nous… » J’entendais : ce qui est beau, enviable, n’est pas pour nous… Il me fallait changer de monde, trouver mes solutions. Je ne serais pas arrivée là si la dureté, l’austérité de cette enfance-là ne m’avaient pas fait choisir d’aller vers la lumière, vers la nécessité d’exister et de me faire entendre.

Vous dites avoir été élevée comme une « fille unique » et pourtant vous aviez une sœur…

Ma sœur aînée est tombée malade et a été hospitalisée. Elle revenait pour quelques rares périodes de rémission et repartait. J’ai dû la voir deux fois dans mon enfance. J’ai été élevée seule, mais l’ombre de son absence était très forte. Là encore, je savais qu’il ne fallait pas en parler. Parfois, le soir, je voyais mes parents s’éloigner sur le balcon. Ils commentaient sûrement des lettres de médecins qu’ils recevaient. Mais je ne posais pas de question. Presque tous les personnages féminins de mes films ont quelque chose de ma sœur.

 

Malgré le soleil, la mer, la place, tout ce qui fait la vie méditerranéenne, je n’ai pas grandi dans un monde lumineux, ni aimant. Les ombres me sont devenues très tôt familières. Pourtant, dans mon journal, à 15 ou 16 ans, j’écrivais : « Comment va être ma vie maintenant, moi qui ai eu une enfance si douce ? »

C’est très contradictoire…

C’est la force de l’enfance, on enfouit profondément tous les secrets, tout ce à quoi on ne trouve pas de réponse, pour pouvoir continuer à jouer, à avancer. Pas de plaintes, on encaisse. Plus tard, il faudra compter avec les traces têtues de tout ça.

Pouvez-vous parler de Monique Rivet, cette professeure de français à Oran qui semble avoir été très importante ?

Oui, très importante ! J’avais 13 ans, elle arrivait de métropole et proposait une féminité à l’opposé des femmes fardées qui m’entouraient. Elle marchait en chaussures plates, parlait sans afféterie, avait vu Gérard Philipe et Jean Vilar au Théâtre national populaire. Un jour, j’avais récité en classe La Ballade des pendus, de François Villon, elle m’avait félicitée. Je cherchais toutes les occasions possibles de lui parler. Je lui avais dit que je voulais être actrice et tenter le Conservatoire de Paris. Elle a eu peur de son influence : « Ah non, ne pensez plus à ça, c’est très difficile le concours du Conservatoire. »

 

Quelques années plus tard, lorsque j’ai découvert mon nom sur la liste des élèves reçus au concours, son image s’est imposée à moi alors que je croyais l’avoir oubliée.

Votre envie farouche d’être actrice n’était-elle donc pas liée à la découverte de pièces ou de spectacles particuliers ?

Non, il n’y avait aucune identification. Ma mère m’a laissée m’inscrire au conservatoire d’Oran, parce que tout le monde trouvait que je parlais trop vite. Puis, la grande histoire nous a rattrapés et a servi mes désirs de partir loin et d’oublier l’Algérie.

Quitter Oran a été un exil pour vos parents, mais pas pour vous…

Oui. Pendant très longtemps, je n’ai plus repensé à l’Algérie. J’ai toujours eu beaucoup de réticence à en parler. Quand on a écrit Un balcon sur la mer avec Jacques Fieschi, né à Oran comme moi, il m’a convaincue que j’étais dans un « évitement absurde » et qu’il fallait revenir à notre terre d’origine.

 

Lorsque j’étais adolescente, la violence de la colonisation était déjà un sujet de discussion très fort dans la cour du lycée. Il y avait les pro-OAS [Organisation de l’armée secrète] et les pro-FLN [Front de libération nationale]. Un jour, lors d’une discussion avec mon père, je lui ai dit qu’il était grand temps qu’advienne l’indépendance. J’ai regretté cette phrase à l’instant même où je la lui ai dite, ce n’était pas le moment où il pouvait l’entendre. Il se trouvait juste en plein chaos, obligé de quitter une terre où il avait vécu et je ne m’en souciais pas. C’est seulement tard que j’ai compris à quel point c’était l’histoire de sa vie, et combien la politique française a été sourde et rude pour les gens comme lui. Mon père, Espagnol, avait pris la nationalité française à 17 ans par choix, pour participer à la première guerre.

 

L’enfance en soi est un pays à part entière, une terre lointaine presque inatteignable, et l’Algérie dresse encore un écran, donne un tour d’écrou supplémentaire à la mémoire. Pour les Français qui en sont partis au début des années 1960, ce n’était pas simplement un pays qui basculait, emportant tout avec lui, mais une société tout entière qui s’effondrait. Ils avaient le sentiment d’appartenir à une société maudite dont il serait difficile de se réclamer ensuite et de convoquer la mémoire. Les Français d’Algérie ont été un peu les parias de cette histoire. Il était plus simple de tout oublier pour se démarquer de ce destin. C’est bien plus tard, lors d’un voyage au Maroc, que l’ambiance retrouvée du Maghreb, de ses couleurs, de ses odeurs m’a rappelé mon appartenance à cette terre.